mercredi 25 novembre 2015

Mousson d'été.


De l'eau coule à nouveau du plafond. J'ai mis un seau sur le sol de l'atelier. Il se remplit rapidement d'un liquide marron. Pluie, rouille, eau de vaisselle, urines de parisiens. Les pluies de novembre gorgent l'immeuble de la rue du Repos, ça sent à nouveau le sous-bois, des champignons biscornus poussent entre les lames du parquet, des scolopendres s'y enroulent et s'y endorment tandis que je m'assieds sur mon siège humide. Je regarde d'un oeil morne les annonces du Bon Coin, de la RIVP, de seloger.com, de la maison des artistes, de la Semaest et de toutes les entités immobilières plus ou moins maléfiques chiées par Belzébuth sur notre pauvre ville.
La Semaest domine la hiérachie infernale des lutins, diables et loups-garous qui infestent le monde sans espoir de l'immobilier parisien. Elle gère l'ignoble viaduc des arts et met ces jours-ci en location des locaux rue de Montreuil, dans le XIème. Style industriel d'une ancienne cité d'artisans, réservé aux artistes et aux métiers d'art, briques, verrières, tout ce qu'il faut pour attirer les connards, je suis un connard moi-même, je me renseigne, encouragé par le bruit de la pisse de mes voisins coulant au goutte à goutte dans le seau.
Local 90 m2 en open space. 1er étage. Loyer annuel 17 100 euros. Droit d'entrée: 27. 000 euros.

-C'est quoi un droit d'entrée?
-C'est de l'argent que tu donnes quand tu signes ton bail, pour s'assurer que t'es pas un crevard, que t'es d'un bon milieu avec le cul bien propre, et que tu vas pas spéculer à sous-louer le local à des boloss qui se branlent devant tout ce qui ressemble de près ou de loin à un lieu de travail, tant il est vrai que le travail est pour eux une notion vague, mystérieuse, follement excitante.
-Et on peut être remboursé de ce droit d'entrée, quand on quitte les lieux? C'est une sorte de caution?
-Ah mais non, connard, non non, on la gardera pour toujours, ta thune. Toutefois si tu trouves quelqu'un d'encore plus con que toi, tu peux lui revendre ton bail, enfin tu peux essayer. T'y arriveras peut-être, ne perds pas espoir. Il y a de la demande chez les cons. On dirait qu'il n'y a plus que des artistes dans cette ville de merde, tu peux chercher en vain pendant mille ans un type capable de réparer un peu proprement un grille-pain, mais si tu vas boire un café au coin de la rue tu verras passer en dix minutes trois vidéastes, une chorégraphe pour enfants, un designer chauve et cinq écrivains expérimentaux en lecture chez Verticales, et qui cherchent tous les quelques mètres carrés esprit Loft qui les séparent, croient-ils, de la félicité absolue.
Je vais vider le seau dans la rue du Repos et je protège mes machines avec une bâche. L'eau continue de couler. Ça fait un bruit de pluie pas désagréable, un bruit de fin d'averse d'été.